Réflexion théorique autour de l’image de restitution en archéologie : pouvoirs et dangers d’un médium. Théorie, restitution, enjeux contemporains, démarche critique, pertinence, dangers des images
« L’âme humaine ne conçoit rien sans image » écrivait Aristote dans Traité de l’Âme. Comme tous les animaux, nous appréhendons la réalité par nos cinq sens mais chez l’Homme, la vision occupe une place dominante dans les interactions avec le monde extérieur ; elle est omniprésente jusque dans nos cerveaux sous forme d’images mentales (le mot « imagination » en atteste). L’archéologie, qui s’efforce de décrire les réalités disparues, se doit dès lors de fournir des images pour rendre son propos intelligible… Mais comment restituer des images de ce qui est mort, évanoui, supposé, incomplet ? La voilà qui se heurte à un épineux paradoxe et qui la contraint à jongler avec les codes de la réalité : elle doit créer ses propres images, avec tous les dangers que cela implique.
À partir des données matérielles dont il dispose, l’archéologue doit effectuer une série de choix critiques en intégrant des principes de réalisme, de cohérence, de lisibilité, de pertinence tout en rendant compte du caractère hypothétique du produit final à son public. Certains cas, bien documentés, présentent peu de risques. D’autres, beaucoup plus complexes ou fragmentaires, posent de véritables défis intellectuels... Le public qui reçoit ces images est-il apte à faire la différence, à décoder ces illustrations ? Où placer les curseurs qui engagent notre responsabilité ? En effet, une fois créée, l’illustration échappe à ses créateurs. C’est encore plus dangereux aujourd’hui à l’ère de réseaux sociaux, des IA et de la saturation d’images, qui circulent à grande vitesse et souvent détachées de leur contexte.
Pour ne rien arranger, plus une image touche à l’émotionnel (impressionnante, drôle, émouvante, choquante), plus elle est répétée, plus elle persiste, devenant parfois référentielle même si elle est obsolète scientifiquement. Par exemple, les hommes préhistoriques sont encore et toujours des balourds sales en slip léopard armés d’un gourdin dans l’imaginaire collectif populaire de 2024 bien que la science contredise cette vision vieille de 150 ans. C’est le double-tranchant de la fantastique puissance des images. L’exercice est encore plus délicat si l’on considère qu’étudier le passé touche inévitablement à des enjeux très actuels comme la notion d’identité biologique et culturelle, de mémoire collective et -conséquemment- de pouvoir (récupération politique, manipulation, démagogie, etc).
Alors oui, même si elle a la prétention à la neutralité et l’objectivité, l’archéologie elle-même - comme toutes les sciences- s’inscrit dans un contexte socio-culturel donné et subit obligatoirement les influences et les biais cognitifs de ses porteurs... mais aussi ceux de son public. Qu’on le veuille ou non, la censure, la polémique, le politiquement correct entrent dans l’équation en matière de restitution du passé ; plaçant résolument l’archéologie et ses images au cœur des préoccupations contemporaines.