La navigation à la préhistoire : un projet de recherche et de restitution
Sur les côtes européennes, comme dans les eaux intérieures, l’usage courant de moyens de transports nautiques ne fait pas de doute, depuis le début du IX e millénaire avant notre ère au moins (Mésolithique) si on se base sur les preuves directes (pagaies et épaves) et indirectes (indices de déplacements côtiers, et insulaires). Sur quels types d’embarcations étaient réalisés ces déplacements ? Les pirogues monoxyles, qui ont constitué un type commun depuis le foisonnement des forêts primaires de l’Holocène, sont les seules épaves qui nous soient parvenues de cette lointaine époque (une cinquantaine d’exemplaires mésolithiques et néolithiques en Europe occidentale). Cette conservation préférentielle est sans doute due à leur forte masse ligneuse, qui contraste avec l’extrême fragilité des autres traditions d’architecture navale s’il en a existé au même moment. En effet, dès le Pléistocène, et avant même les premiers monoxyles, une vaste variété de bateaux légers à la coque composite revêtue de peaux ou d’écorce et d’embarcations en gerbes végétales assemblées, a sans doute été mise en œuvre, comme le montre leur diffusion universelle parmi les cultures traditionnelles et quelques indices archéologiques et historiques fugaces. Sur les eaux intérieures essentiellement, de nombreux types de radeaux et bacs ont probablement coexisté avec ces bateaux. Le champ des possibles du monde nautique préhistorique est, ainsi, bien plus complexe que ce qu’indique le strict enregistrement archéologique.
Pour dépasser cette lacune de conservation, l’expérimentation constitue une voie privilégiée qui permet d’avancer des hypothèses et de répondre à certaines questions touchant à ce champ de la navigation à la préhistoire. Initié depuis 2021, le projet associatif Koruc, à la croisée des enjeux scientifiques et de transmission aux publics, intègre des questionnements inhérents à la collecte des matériaux, la construction des bateaux, leur capacité de fret, leur aisance pour des navigations fluviales et maritimes. En parallèle, le partage et la transmission des connaissances avec les publics fait partie intégrante du projet et prends des formes multiples : journées de médiation, création d’une exposition, publications, chantiers collaboratifs, réalisation de films documentaires, chaîne Youtube... Les médiations sont évidemment portées par le côté visuel et immersif des chantiers de construction et des reconstitutions réalisées. Ces dernières constituent d’ailleurs un support privilégié de partage et d’échanges sur les ressources disponibles et valorisées à la préhistoire, sur les outils utilisés, les techniques mises en œuvre, les savoirs faire et gestes maitrisés. La démarche développée à la croisée des approches archéologiques (typo-technologie lithique et osseuses, tracéologie, archéobotanique, dendrochronologie, ethno archéologie...) est ainsi au cœur des médiations. Elle permet d’échanger sur l’essence de l’archéologie expérimentale : ses méthodes, ses objectifs ses intérêts comme ses limites.